
Le Togo, après une décennie marquée par des investissements ambitieux mais insuffisants dans le solaire et l’hydraulique, semble avoir tranché. Face à l’explosion de la demande industrielle et numérique, Lomé se tourne désormais vers l’atome. Un choix de souveraineté assumé, mais une équation technologique et sécuritaire complexe.
Le tournant des petits réacteurs
« Sommes-nous prêts à reconnaître que les énergies renouvelables, aussi essentielles soient-elles, ne suffiront plus seules à porter notre industrialisation ? » La question, posée par le sommet de l’énergie africaine, résonne avec une acuité particulière à Lomé. Pour le Togo, la réponse semble être un « non » catégorique. Si le solaire a longtemps été le fer de lance de la stratégie nationale, il se heurte aujourd’hui aux limites de l’intermittence, incompatibles avec les besoins d’une économie qui s’informatise à marche forcée.
Le Togo ne regarde plus vers les centrales géantes du passé, mais vers les Small Modular Reactors (SMR). Avec la signature d’accords stratégiques, notamment avec Nano Nuclear Energy (NNE), le pays entend miser sur des unités de production compactes, flexibles et mieux adaptées à un réseau national en pleine densification.
Pour les autorités togolaises, cette technologie offre un avantage comparatif majeur : la possibilité d’implanter des sources d’énergie stable (« de base ») au plus près des pôles de consommation industrielle, tout en minimisant les coûts de transport d’électricité. L’objectif est clair : garantir l’électricité indispensable aux centres de données, à l’intelligence artificielle et aux usines de transformation, piliers de la feuille de route 2026-2031.
Une institutionnalisation à marche forcée
Lomé n’a pas attendu pour poser les jalons de cette nouvelle ère. La création, en janvier 2025, du Commissariat à l’énergie atomique (CEAT) actait déjà une volonté de pilotage centralisé. Couplé à l’Autorité nationale de sûreté et de sécurité nucléaire (ANSSN), cet arsenal institutionnel vise deux objectifs : assurer la rigueur technique — en coopération avec l’AIEA — et rassurer les partenaires sur le respect des standards internationaux de non-prolifération.
C’est ici que réside le véritable défi de Faure Gnassingbé : prouver que le nucléaire togolais sera un projet « pensé, opéré et gouverné par des Africains ». Dans un contexte régional où les enjeux de sécurité sont prégnants, la gestion des matières radioactives et la sûreté des installations exigent une vigilance sans faille. Le Togo, en bon élève de la diplomatie énergétique, veut faire de cette transition une vitrine de souveraineté plutôt qu’une dépendance importée.
Le grand défi de l’acceptabilité
Toutefois, entre l’ambition technocratique et la réalité du terrain, subsiste une zone d’ombre : le coût et l’acceptabilité sociale. Le nucléaire est une technologie de temps long. Or, les populations togolaises, confrontées à la vie chère, attendent des résultats immédiats sur leurs factures d’électricité et leur accès au réseau.
En misant sur l’atome, Lomé joue une partie d’échecs risquée. Si le pari est gagnant, le Togo pourrait devenir un hub énergétique régional, capable d’attirer des industries gourmandes en énergie décarbonée. S’il échoue, le pays pourrait se retrouver avec des infrastructures coûteuses et des défis sécuritaires décuplés. Lomé, en ce printemps 2026, a fait son choix. Reste désormais à transformer l’essai.
Les zones d’ombre du pari atomique togolais
Le choix du Togo de s’orienter vers le nucléaire, bien que présenté comme une réponse aux besoins croissants de son industrialisation, soulève des inquiétudes légitimes quant à sa pertinence économique et sa viabilité à long terme. En comparaison avec le solaire, dont les coûts ont drastiquement chuté, les Petits Réacteurs Modulaires (SMR) exigent des investissements initiaux massifs en capital, ainsi que des dépenses récurrentes importantes pour la maintenance spécialisée et la gestion complexe du cycle du combustible. Il est donc crucial de se demander si ce pari ne risque pas de peser lourdement sur les finances publiques, au détriment d’alternatives énergétiques potentiellement plus décentralisées et immédiates.
Au-delà de la question financière, le déploiement de cette technologie dans un contexte régional marqué par des menaces sécuritaires réelles impose une vigilance absolue concernant la sûreté des installations. La gestion des déchets radioactifs, couplée au besoin critique en eau pour le refroidissement des réacteurs, place le pays face à des défis environnementaux et techniques dont la maîtrise exige une culture de la sûreté rigoureuse, développée sur le très long terme. Pour éviter que ce projet ne devienne un fardeau sécuritaire ou écologique pour les populations, une transparence totale sur les risques encourus et une évaluation rigoureuse de l’acceptabilité sociale s’avèrent indispensables avant tout engagement irréversible.