
L’autopsie d’Anicet Ekane est devenue, en quelques heures, un nouveau point de rupture entre l’État camerounais et ceux qui contestent sa gouvernance. À Yaoundé, la mort en détention de l’opposant de 72 ans a ouvert un champ de bataille où son corps est désormais l’enjeu central. En refusant la procédure imposée par les autorités, la famille réclame une expertise indépendante, signe d’une défiance ancrée depuis longtemps.
À la morgue de Yaoundé, un corps devenu champ de confrontation
Depuis lundi, la dépouille d’Anicet Ekane repose à la morgue de l’hôpital central de Yaoundé. Pourtant, rien ne progresse. Les proches bloquent la procédure. Pour eux, la célérité avec laquelle les autorités ont programmé l’autopsie soulève trop de questions, tout comme les conditions de détention ayant précédé le décès. Selon la famille, « la démarche est précipitée et non concertée ». Cette formule traduit une inquiétude profonde : l’institution qui supervisait la détention, le Secrétariat d’État à la Défense, est la même qui veut désormais établir la vérité.
Un avocat de la famille martèle qu’il faut une autopsie contradictoire, menée par des médecins extérieurs à l’État, afin « d’établir clairement les causes du décès ». En demandant cette expertise indépendante, les proches brisent le scénario qu’un pouvoir soucieux de clore rapidement l’affaire aurait pu espérer.
Les derniers jours d’un opposant affaibli : l’État face à ses responsabilités
Arrêté fin octobre, Ekane souffrait d’insuffisance respiratoire. Ses avocats avaient multiplié les alertes, décrivant une santé fragile, des soins insuffisants et une détention incompatible avec son état. Malgré ces signaux répétés, aucune mesure n’a été prise. Le 1er décembre, il meurt.
Depuis l’annonce du décès, les réactions se multiplient. Pour le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), il s’agit d’« une sentence politique préméditée ». Le parti pointe la responsabilité du Secrétariat d’État à la Défense, accusé de l’avoir retenu « sans justification suffisante », malgré ses pathologies.
De son côté, l’UPC-Manidem, son parti, parle de « crime d’État », estimant qu’il aurait été privé d’oxygène et de soins spécialisés pendant plusieurs jours. Le gouvernement, lui, se limite à affirmer qu’Ekane a reçu une prise en charge médicale appropriée et appelle à la retenue. Comme souvent au Cameroun, les récits s’opposent et ne convergent jamais.
Une autopsie contestée qui cristallise des années de suspicion
Le refus de la famille ne relève pas du symbole. Il s’inscrit dans un contexte d’accumulation : décès en détention non élucidés, enquêtes inachevées, institutions perçues comme juges et parties. Pour beaucoup, l’autopsie officielle a l’allure d’une vérité déjà écrite.
Ainsi, la famille exige une expertise indépendante, l’opposition s’en méfie, et les ONG appellent désormais à une enquête impartiale. La mort d’Ekane agit comme un révélateur brutal : au Cameroun, la transparence n’est pas un réflexe, mais une concession rarement accordée.
Les organisations de défense des droits humains rappellent également que le pays enregistre des cas répétés de détentions arbitraires, de décès suspects et de manque d’accès aux soins. L’affaire Ekane ne fait pas exception : elle les condense.
Une mort politique qui ouvre une brèche
Anicet Ekane n’était pas seulement un opposant âgé. Pendant des décennies, il a incarné une voix critique, parfois abrasive, mais constante. Sa disparition expose de nouveau un appareil sécuritaire verrouillé, où l’opposition vit dans la crainte, tandis que l’accès à la justice reste limité.
Le bras de fer autour de l’autopsie dépasse donc largement le conflit entre une famille et l’État. Il met face à face deux visions du pays : celle d’un pouvoir militaire qui tient le contrôle, et celle d’une société civile qui réclame désormais des comptes. La mort d’Ekane s’impose dans le débat public. Elle oblige. Elle ouvre une brèche. Et elle place l’État devant une vérité qu’il ne maîtrise pas encore.





